MIGRANTS

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Les hommes se sont toujours déplacés: le peuplement de la Terre reflète dans une large mesure l’histoire de leurs déplacements. L’essor des moyens de communication et la croissance de la population ont accru, à l’époque moderne, l’ampleur des mouvements migratoires. Sans parler des migrations internes, qui se produisent à l’intérieur d’un État, et sont souvent considérables, les bouleversements politiques ou les difficultés économiques mettent en marche, chaque année, en tous sens, par-delà les frontières de leur pays et par-delà les continents, des centaines de milliers, et même des millions d’individus.

Ces mouvements n’obéissent pas au hasard; ils ont des causes et entraînent des conséquences parfaitement décelables. À chaque époque, ils revêtent des caractères et empruntent des directions correspondant aux circonstances du moment.

Un renversement du courant séculaire s’est produit au cours des dernières décennies. Ce ne sont plus avant tout les pays avancés qui voient partir le surplus de leur population vers des territoires moins peuplés, que leurs capitaux contribuent à mettre en valeur; ce sont les pays pauvres, dont une partie des hommes vient renforcer la main-d’œuvre des nations industrielles. Il y a là un fait de civilisation nouveau qui risque de modifier l’équilibre antérieur entre les peuples.

La rencontre dans un même territoire d’éléments ethniques différents, autochtones et allogènes, les uns majoritaires et les autres minoritaires, a toujours provoqué des problèmes, suscité des tensions. Les problèmes d’aujourd’hui ont des caractères spécifiques, résultant de la nature même des mouvements migratoires et des directions qu’ils ont prises.

1. Le renversement de courants séculaires

Traditionnellement, depuis la découverte du Nouveau Monde et l’exploration des continents, les migrations se faisaient d’Europe vers les pays neufs ou soumis à leur domination politique. Le peuplement des deux Amériques, de l’Australie, ou de l’Asie russe s’est fait de la sorte. Le mouvement s’est amplifié au cours du XIXe siècle, et on estime à quelque 50 millions le nombre d’Européens qui se sont fixés outre-mer de 1800 à 1935. À la veille de la Première Guerre mondiale, en 1913, 2 millions d’Européens ont encore quitté le Vieux Continent.

Entre les deux guerres, le mouvement se ralentit pour plusieurs raisons. La natalité baisse fortement en Europe, et les personnes âgées de vingt à trente ans, les plus sensibles à l’appel de l’extérieur, sont en diminution notable. Les pays d’accueil introduisent des restrictions à l’entrée, et l’U.R.S.S. interdit l’émigration hors de ses frontières. Le chômage s’étend après la crise de 1930, des allocations permettant toutefois aux chômeurs d’échapper à une misère trop profonde; une fois de plus au cours de l’histoire, le progrès technique est considéré comme destructeur d’emplois. Le temps n’est donc plus à l’accueil d’étrangers. L’Europe, pour sa part, n’est plus foyer d’émigration, mais l’idée prédomine toujours qu’elle est surpeuplée; seule la France fait exception, servant d’exutoire à des surplus européens de population.

Une évolution imprévue en sens inverse se produit au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. La population active, reflet du nombre des emplois, s’accroît plus vite que la population totale dans tous les pays industrialisés, en Europe comme en Amérique du Nord: entre les années 1950 et 1960, de 16 p. 100 en Italie, 13 p. 100 aux Pays-Bas, 14 p. 100 en Suisse, 24 p. 100 en Allemagne de l’Ouest. Cette population réussit à intégrer dans une économie en pleine reprise les 10 millions d’expulsés et de réfugiés qu’elle avait dû recueillir. Loin d’y persister, le chômage se résorbe et fait place bientôt – dès les années 1954-1955 – à une pénurie de main-d’œuvre.

De la même manière, d’autres pays européens recourent à la main-d’œuvre étrangère, comme la France, où le phénomène n’est pas nouveau, mais la Belgique, la Suisse, la Suède, même les Pays-Bas, région déjà si peuplée qu’elle pratique une politique systématique d’émigration. L’Europe industrialisée du Nord et de l’Ouest ne paraît plus souffrir d’un excès, mais d’un manque d’hommes.

Gagnant moins l’outre-mer, les candidats à l’émigration dans les pays moins avancés de l’Europe méridionale se portent vers le nord du continent; Italiens et Espagnols d’abord, puis Portugais, Grecs, mais aussi Yougoslaves. Pour ce qui est de l’Italie, dont le Nord s’industrialise à vive allure, c’est dans le Mezzogiorno et dans les îles, plus pauvres, que se situent les zones de départ.

Dans le même temps, depuis cette époque, le centre de gravité de la pression démographique s’est déplacé. Une véritable explosion se produit dans les pays sous-développés, par suite de la baisse très rapide de la mortalité, et le taux de croissance de ces pays atteint des valeurs annuelles de 2 à 3 p. 100 contre 0,5 à 1 p. 100 en Europe. L’accession à l’indépendance de nombre d’entre eux ne coupe pas les liens historiques qui les unissent à d’anciennes métropoles, et leurs excédents de population se portent naturellement vers telle ou telle, pour y chercher un emploi.

Ainsi voit-on des Jamaïcains, aussi bien que des Indiens ou des Pakistanais, gagner l’Angleterre, des ressortissants du Maghreb – Algérie au premier chef, Tunisie et Maroc –, mais aussi d’États de l’Afrique noire venir en France. Le phénomène n’est pas restreint à l’Europe, et il en va de même par exemple aux États-Unis pour les Mexicains ou les Portoricains.

D’autres éléments concourent à expliquer la direction nouvelle prise par les mouvements migratoires. L’émigration européenne au XIXe siècle a eu pour premier moteur non pas tant la surpopulation en elle-même que le surpeuplement des campagnes, dont l’excédent de main-d’œuvre s’est déversé dans les villes autant qu’il gagnait les pays neufs. Elle apparaît alors comme une manifestation de la crise de structure dont sont affectées les sociétés qui se transforment sous la poussée conjuguée de l’urbanisation et de l’industrialisation. De nos jours, le mouvement n’y est pas encore achevé, mais il se manifeste et se précipite dans les pays sous-développés qui passent brutalement d’une économie de subsistance à une économie monétaire, voyant affluer des hommes, que la terre ne nourrit plus, vers des villes qui ne leur offrent pas assez d’emplois.

En outre, par suite de la baisse antérieure de leur fécondité, les populations européennes ont veilli, c’est-à-dire que le nombre et la proportion des personnes âgées y représentent une part croissante. L’immigration, sélective par nature, met en mouvement surtout de jeunes adultes, dont la force de travail contribue à alléger la charge du vieillissement.

Enfin, le développement économique et technique des pays avancés a permis une élévation considérable du niveau d’instruction. Des proportions croissantes de jeunes appartenant à tous les milieux poursuivent des études techniques, secondaires et supérieures. Il en résulte une désaffection croissante pour de nombreux métiers industriels, et un refus des tâches les plus dures ou répétitives. La main-d’œuvre nationale se porte de préférence vers le secteur tertiaire et les activités dotées de plus de prestige. Force est alors de recourir à des travailleurs étrangers, moins formés et moins exigeants.

Circontances économiques et facteurs historiques et psychologiques se conjugent ainsi pour que de nombreux migrants se dirigent des pays sous-développés vers les pays occidentaux les plus industrialisés, selon un principe d’équilibre naturel et presque de vases communicants.

2. L’ampleur du mouvement migratoire

Quelques exemples, empruntés surtout à l’Europe, suffiront à montrer l’ampleur du mouvement. Le cas de la Grande-Bretagne est un des plus typiques. Traditionnellement exportateur de ses hommes, et très densément peuplé, ce pays a vu arriver d’importantes vagues d’immigrants. Alors que jusqu’en 1931 les départs l’ont emporté sur les entrées, on observe de 1931 à 1961 un excédent d’entrées. En dépit d’un solde net redevenu négatif depuis, à la suite de mesures gouvernementales, le Royaume-Uni, où les Irlandais forment une composante traditionnelle de l’apport extérieur, comptait, en 1981, 2 200 000 étrangers, soit 4,1 p. 100 de la population totale, émigrants originaires du Commonwealth et du Pakistan. Aux flux venus d’Australie et de Nouvelle-Zélande s’ajoutent notamment ceux de l’Inde, du Bangladesh et du Sri Lanka.

Ces ressortissants du Commonwealth ne sont pas également répartis sur tout le territoire britannique. La tendance universelle des migrants au regroupement se manifeste là comme ailleurs: plus de 70 p. 100 d’entre eux sont concentrés dans six grandes agglomérations: Londres (29 p. 100), Birmingham (15 p. 100), Coventry (9,5 p. 100), Manchester (7,8 p. 100), Glasgow (2,5 p. 100). Dans plusieurs quartiers de Londres, plus d’un cinquième des enfants scolarisés de six à quatorze ans sont des enfants de couleur. Une telle concentration pose des problèmes spécifiques aux autorités académiques.

En Belgique, la proportion des étrangers atteint plus de 9 p. 100 en 1981, avec 879 000 personnes dont 280 000 Italiens et 105 000 Marocains (sur un total de 137 000 Africains).

La Suisse offre l’exemple extrême. Sa population allogène s’était accrue de 1880 à la guerre de 1914, où elle atteignait déjà 15 p. 100. Après un temps d’arrêt entre les deux guerres, l’expansion récente a provoqué un nouvel afflux. En 1986, les étrangers représentent près d’un sixième de la population totale. Les Italiens (389 000) et les Espagnols (111 000) constituent à eux seuls 52 p. 100 de la population allogène, loin devant les Allemands de la R.F.A. (80 000) et les Français (47 000). Les Yougoslaves et les Turcs sont respectivement au nombre de 77 000 et de 53 000. Ces effectifs sont massivement concentrés à Zurich (188 000) et à Genève (110 000). C’est essentiellement dans le secteur industriel et le bâtiment que sont employés les travailleurs étrangers: ils sont 156 000 dans la métallurgie et 126 000 dans la construction (Statistisches Jahrbuch der Schweiz , Bâle, 1987/1988).

À son tour, l’Allemagne de l’Ouest manque de main-d’œuvre. Le gouvernement fédéral passe une série d’accords bilatéraux avec l’Italie, dès 1955, puis avec l’Espagne et la Grèce (1960), la Turquie (1961), le Portugal (1964), la Yougoslavie (1969). La présence étrangère ne cesse de croître, passant de 1,2 p. 100 en 1961 à 3,2 p. 100 en 1969, soit 2 millions de personnes. En 1987, on en dénombre 4 630 000. Les Turcs sont désormais les plus nombreux: 1 481 000. Les Italiens (545 000), naguère prédominants, se placent en troisième position derrière les Yougoslaves (598 000). Viennent ensuite les Grecs (280 000), les Espagnols (147 000), les Polonais (142 000)... Certaines régions comptent un nombre élevé d’étrangers. Ainsi, en Wesphalie séjournent 517 000 Turcs, et en Bade-Wurtemberg ces derniers sont 251 000, les Italiens 169 000.

De telles proportions avaient déjà été atteintes par la France entre les deux guerres, car l’immigration de masse y a des racines plus anciennes. La France compte en 1985, 4 449 000 étrangers sur son territoire. Deux groupes se détachent: les Maghrébins qui sont plus de 1 500 000 et les Portugais qui avoisinent les 850 000. Italiens (379 000) et Espagnols (351 000) viennent ensuite (tabl. 1).

À ces étrangers s’ajoute une immigration en provenance des départements d’outre-mer, aussi bien des Antilles, Guadeloupe et Martinique, que de la Réunion.

Comme en Allemagne, au Royaume-Uni ou en Suisse, ces éléments allogènes sont répartis de manière très inégale. D’après les statistiques du ministère de l’Intérieur (1985), un département – le Rhône – a une population d’étrangers supérieure à 200 000; deux dépassent ou atteignent 150 000: le Nord (164 000) et les Bouches-du-Rhône (147 000); trois dépassent les 100 000: les Alpes-Maritimes (112 000), l’Isère et la Moselle. La concentration la plus forte se situe dans la région Île-de-France. Les migrants se regroupent aussi par quartiers dans les plus grandes villes, ou sur le territoire des communes de banlieues urbaines ou des régions les plus industrielles. Les chemins qu’ils empruntent n’obéissent en rien au hasard. Il serait possible de superposer en quelque sorte une carte du Portugal ou de l’Algérie sur une carte de France, et l’on verrait que telle commune, ou tel douar de Kabylie, dirige ses hommes de préférence vers tel quartier ou telle usine de Lyon ou de la région parisienne; tel village italien a poussé un surgeon en Lot-et-Garonne.

La part prise par ces étrangers dans le renouvellement démographique de la population est loin d’être négligeable, et s’élève au fil des années. La fécondité des migrants, pour plusieurs ethnies, reste plus forte que celle des autochtones.

Enfin, avec une population d’actifs supérieur à 1 550 000, les étrangers jouent un rôle important dans la vie économique du pays.

3. L’organisation des migrations

Si intenses qu’elles soient, les migrations actuelles le seraient encore plus si elles n’avaient changé de caractère en même temps que de sens. Jusqu’au premier conflit mondial, elles étaient entièrement libres et spontanées. Sans doute, à divers moments, des compagnies privées ou des entreprises de transport se sont chargées, par l’intermédiaire de véritables agents recruteurs qui en tiraient profit, d’attirer des passagers et des migrants. Mais chacun était libre de partir et de s’installer là où il l’entendait, sans contrôle, assumant seul le risque de l’aventure. Le peuplement des pays neufs s’est fait de la sorte.

Aujourd’hui, après une évolution sensible déjà entre les deux guerres, l’intervention publique a pris une extension considérable en matière d’organisation des migrations et d’assistance auprès des personnes. Dans toute la mesure du possible, les courants sont dirigés et contrôlés. Les hommes ne franchissent plus les frontières sans formalités.

L’action internationale se manifeste dès 1944 pour s’occuper du sort des «personnes déplacées» par les événements de guerre. Puis, dans l’optique d’un surpeuplement de l’Europe, est créé à Genève, en octobre 1953, un Comité intergouvernemental pour les migrations européennes, qui groupe un nombre important de pays européens d’émigration et extra-européens d’immigration, ainsi que des pays sympathisants, qui alimentent son budget pour venir en aide aux candidats à l’émigration. Les institutions spécialisées des Nations unies, au premier chef l’Organisation internationale du travail, appuyée par les organisations syndicales, interviennent pour assister les migrants et promouvoir leur protection juridique. Des organisations bénévoles, confessionnelles ou non, agissent dans le même sens.

Quand le courant se renverse, les pays européens sont conduits à adopter des principes généraux communs pour sauvegarder le plein emploi et protéger la main-d’œuvre nationale. Les étrangers sont astreints à posséder des titres de travail qui les attachent à des professions déterminées, sans garantie de longue durée. Les accords multilatéraux de coopération économique comportent tous des clauses de cette nature: accord du Benelux en 1951, entre la Belgique, les Pays-Bas et le Royaume-Uni, traité de 1954 entre les pays nordiques. Le Conseil de l’Europe et l’Organisation européenne de coopération économique interviennent en matière de sécurité sociale. La Communauté européenne du charbon et de l’acier, en 1951, ne décide la libre circulation que pour les seuls travailleurs des professions en cause. Le traité de Rome, instituant en 1957 la Communauté économique européenne, prévoit une période transitoire jusqu’en 1970 afin de faciliter le rapprochement progressif des conditions économiques et sociales entre les États membres.

Toutefois, à défaut d’un gouvernement européen, qui n’est pas encore en vue, chaque pays définit souverainement sa politique en matière de mouvements migratoires. Les pays de départ ou les pays d’arrivée créent des organismes spécifiques chargés d’organiser les transferts et de fixer les conditions d’installations. De multiples accords bilatéraux sont conclus entre les parties intéressées.

Toutes ces mesures, intérieures et internationales, semblent avoir eu une double conséquence. En premier lieu, elles ont limité l’afflux, car les migrations, de nature collective, tendent toujours à se développer par contagion lorsque le mouvement est amorcé. D’autre part, elles risquent de faire apparaître, dans la conscience des migrants, les germes d’une revendication, puisqu’on a cherché à les faire venir, ou tout au moins les a-t-on laissés s’installer, et que des lois et règlements protègent leur séjour.

En Angleterre, à la suite d’une vive campagne d’opinion, une loi de novembre 1961, le Commonwealth Immigrants Act , renverse la politique de la porte ouverte à tous les sujets de Sa Majesté, pratiquée depuis plus de trois siècles. Elle introduit en effet des restrictions à l’entrée pour les ressortissants du Commonwealth, telles que la preuve de qualifications définies ou d’un contrat d’emploi visé par le ministère du Travail. L’application de cette loi a limité le nombre des arrivées, et c’est depuis que le solde migratoire est redevenu négatif. Allant plus loin, un nouveau projet de loi, déposé au Parlement en février 1971, tend à considérer les immigrants du Commonwealth comme des étrangers, c’est-à-dire à les soumettre à des conditions précises d’entrée, sauf s’ils sont des patrials , mot forgé tout exprès pour définir ceux qui ont un parent ou grand-parent né au Royaume-Uni ou ayant été naturalisé britannique. Il s’agit, déclare le ministre de l’Intérieur, de faire en sorte que tous les habitants de la Grande-Bretagne soient traités correctement et qu’il n’y ait pas de «nouvelle tension entre communautés du fait d’une trop grande immigration».

En Suisse, bien qu’une loi fédérale de 1932, complétée en 1948, ait obligé les autorités à tenir compte pour les autorisations d’entrée «des intérêts moraux et économiques du pays», la politique pratiquée est restée très libérale. Mais, devant le risque de surpopulation étrangère, interviennent alors une série d’arrêtés restrictifs. Ces mesures n’empêchent pas que soit soumis au peuple helvétique, à l’initiative d’un député zurichois, un référendum sur ces problèmes; le projet visait à limiter le nombre des employés non suisses à 10 p. 100 de la population dans vingt et un cantons et à 25 p. 100 dans celui de Genève. S’il avait été adopté, quelque 300 000 à 400 000 étrangers auraient dû quitter la Suisse dans les quatre années suivantes. Il a été repoussé le 6 juin 1970, à une majorité de 54 p. 100, ce qui a obligé le gouvernement à trouver une voie entre les exigences économiques du pays et les doléances d’une très forte minorité de la population.

En Allemagne, où il n’y a certes pas à pratiquer une immigration de peuplement, l’Office du travail allemand est chargé de toutes les opérations de recrutement des travailleurs étrangers, considérés comme des travailleurs invités à titre temporaire (Gastarbeiter ). Il est relayé par de nombreuses organisations de bienfaisance qui essaient de faciliter leur adaptation. Le futur employeur doit payer le voyage et garantit un logement convenable. Mais malgré ces mesures, officielles et privées, des étrangers entrent «illégalement», comme touristes, aidés par de véritables agents recruteurs, qui les laissent ensuite tenter de régulariser leur situation. La règle de l’amplification spontanée des migrations se vérifie le plus souvent parmi les Turcs. Ceux qui sont jugés indésirables parmi ces «illégaux» sont d’ailleurs refoulés aux frais de l’État, auquel il en a coûté 400 000 marks en 1968. Au début de 1971 (Le Monde , 19 févr. 1971), il y aurait 354 000 ouvriers turcs établis légalement en Allemagne fédérale, mais 40 000 résident illégalement et devront, d’après une décision des ministres de l’Intérieur des Länder, regagner leur pays.

La France offre des exemples tout aussi nets du caractère organisé et dirigé des mouvements migratoires contemporains et de la force des courants spontanés. Créé en 1945, l’Office national d’immigration (O.N.I.) a le monopole des opérations de recrutement, de transport, d’affectation des travailleurs étrangers. Dès 1947, un accord était passé avec l’Italie, et d’autres ont suivi avec divers pays. Ainsi ont été introduits en France plus de 1 800 000 permanents de 1946 à 1970, auxquels s’ajoutent 650 000 personnes de leur famille, sans parler d’un million et demi de travailleurs saisonniers, surtout pour les travaux agricoles.

Cependant, la maîtrise des courants migratoires a pour ainsi dire échappé aux autorités responsables, puisque de plus en plus l’entrée régulière des travailleurs par les soins de l’O.N.I. avait fait place à une procédure de régularisation pour des personnes entrées sans titre de travail ou de séjour: pour les trois années 1966 à 1968, le taux de régularisation a été de 8 sur 10, si bien qu’une circulaire de juillet 1968 du ministère des Affaires sociales a tenté de remédier à cette situation en introduisant des restrictions à la procédure de régularisation.

En outre, l’entrée des Algériens en France, libre jusqu’à l’indépendance de l’Algérie en 1962, ne relève plus, depuis cette date, de l’O.N.I., mais d’un organisme particulier. Or, aucun événement, ni la guerre ni les accords d’Évian, n’a empêché l’immigration algérienne de croître de manière continue et régulière. En 1964, une poussée nouvelle obligea les autorités françaises à intervenir par voie de circulaire, et un accord franco-algérien dut être signé en décembre 1968 pour contenir l’afflux des migrants.

4. Les restrictions à l’immigration

En dépit de leur organisation depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, les mouvements migratoires internationaux sont difficiles à contrôler, et la politique des États demeure largement tributaire de la conjoncture. Après trois décennies de croissance exceptionnelle et de plein-emploi, pendant lesquelles les pays industriels ont fait appel à une main-d’œuvre étrangère et laissé s’installer nombre de migrants passés aux frontières en situation irrégulière, la situation économique se renverse.

Les limites du chômage technologique sont partout dépassées. Une crise se dessine dans les industries qui emploient les plus forts contingents de travailleurs immigrés, bâtiment, sidérurgie, construction automobile. La hausse des prix des matières premières, du pétrole en tout premier lieu, fait sentir ses effets. À une pénurie plus ou moins forte de travailleurs succède un excédent un peu partout en Europe, en Allemagne fédérale comme au Royaume-Uni, en Belgique ou en France. L’année 1974 marque le tournant. Le chômage s’installe et s’amplifie. Dès lors, les gouvernements entreprennent avec plus ou moins de vigueur et de succès un effort pour limiter l’immigration et réduire la présence étrangère.

Dès novembre 1973, la république fédérale d’Allemagne interdit tout nouveau recrutement de travailleurs étrangers. En France, l’arrêt provisoire de toute immigration est décidé en juillet 1974. Une incitation au retour, sous forme de primes au départ, est mise en place. En Suisse, où la puissance croissante de l’économie comme le vieillissement de la population avaient provoqué un appel important à l’immigration, se manifeste dans l’opinion une forte crainte de surpopulation étrangère, l’«Ueberfremdung». À l’initiative du Parti conservateur, un comité d’action nationale suscite une série de référendums en 1970, puis de 1974 à 1984, tendant à contrôler totalement l’immigration, voire à refouler des nombres plus ou moins grands d’étrangers. Si la majorité repousse les propositions successives, celles-ci n’en sont pas moins soutenues par d’importantes minorités qui imposent au gouvernement une grande vigilance concernant les problèmes d’entrée et de séjour des travailleurs étrangers. En Belgique, des mesures prises en 1984 tendent à rendre effectif l’arrêt de l’immigration décidé dix ans plus tôt, en limitant l’obtention du permis de travail et l’autorisation de faire venir les familles, et en soumettant à un contrôle plus strict les postulants qui se présentent aux frontières.

L’organisation des migrations puis les mesures restrictives, diverses et plus ou moins contraignantes, ont sans doute limité çà et là l’ampleur des déplacements, mais n’ont pas empêché le développement d’une immigration clandestine. Celle-ci revêt des formes variées, de l’entrée comme touriste à la prolongation illicite d’un permis de séjour ou de travail, au franchissement pur et simple des frontières, en échappant aux contrôles. Il est difficile par nature de connaître avec précision le compte numérique de ces migrants clandestins, qu’il s’agisse de Mexicains aux États-Unis comme de Turcs en Allemagne fédérale ou de nationaux d’autres pays musulmans en France et ailleurs en Europe occidentale. Mais, de toute manière, leur nombre relatif n’est nullement négligeable, et surtout il s’ajoute à la population étrangère en situation régulière, accroît sa concentration et sa visibilité, compliquant les problèmes nés de la situation économique. En période d’expansion, ceux-ci peuvent trouver des solutions sans trop de difficultés, mais en période de récession, voire de stagnation, ils prennent une tout autre acuité et risquent de dégénérer en tensions ouvertes, les migrants se trouvant en concurrence avec les nationaux.

5. Le cas français

La France ayant connu avant les autres pays d’Europe occidentale une forte immigration, déjà la crise économique des années trente y avait provoqué un arrêt des arrivées et même des départs plus ou moins forcés, par exemple dans le Nord - Pas-de-Calais où de nombreux mineurs étaient originaires d’Europe centrale et surtout de Pologne. De son côté, l’Italie à l’époque mussolinienne exerçait de fortes pressions sur ses émigrés pour qu’ils n’oublient pas la mère patrie. Mais, en dépit de ces tiraillements, les migrants et leurs enfants s’adaptèrent à la vie française, et ils se sont fondus sans difficulté majeure dans la population nationale.

La situation est devenue dans les années soixante-dix et quatre-vingt beaucoup plus complexe et délicate, par suite du grand fait nouveau que nous avons signalé. À la montée des effectifs d’immigrés et à leur concentration croissante a correspondu le changement radical de leur composition ethnique, par suite de l’expansion démographique des pays du Tiers Monde. D’européenne qu’elle était, l’immigration est devenue de plus en plus extra-européenne comme en témoigne le tableau. Parmi quatre millions par exemple d’étrangers présents en France en 1986, d’après les données du ministère de l’Intérieur, plus de la moitié sont d’origine non européenne – Africains, surtout Maghrébins, Turcs également. Leur langue maternelle est plus éloignée du français que celle des Latins, leurs habitudes culturelles de tous ordres surprennent davantage les Français, leur enracinement religieux n’est pas celui de la tradition judéo-chrétienne, mais de l’islam, parcouru aujourd’hui par de forts courants intégristes. Les problèmes humains et psychologiques, inhérents à toute migration, se compliquent à l’extrême.

Le chômage ne frappe pas également les Français et les immigrés, et, parmi ces derniers, des écarts sensibles séparent les différents groupes ethniques. Il touche beaucoup moins les Italiens ou les Espagnols, dont le profil social est devenu avec le temps très proche de celui des Français, ou les Portugais, rentrés plus souvent chez eux, tandis qu’il frappe de plein fouet les vagues plus récentes non européennes, de l’ordre de 15 à 18 p. 100 pour les Turcs, Marocains ou Tunisiens, et même plus de 20 p. 100 pour les Algériens qui sont les plus nombreux, contre seulement 9 p. 100 pour l’ensemble de la population active. En outre, le chômage atteint davantage les jeunes qui ont du mal à se placer sur le marché du travail. Les groupes qui en comptent le plus sont à l’évidence les plus touchés. Or la structure par âge des populations immigrées le plus récemment, tout particulièrement d’origine maghrébine et musulmane, est très différente de celle des Français. La moitié de ces immigrés n’ont pas 25 ans et seulement 5 p. 100 ont dépassé 54 ans, alors que les proportions respectives sont de l’ordre du tiers et du quart parmi les Français. Il n’y a pas lieu de s’étonner, dans une pareille occurrence, des turbulences qui se manifestent chez ces jeunes immigrés, qui souvent ont grandi en France et appartiennent à ce qu’il est convenu d’appeler la «deuxième génération», pas plus que des réactions plus ou moins vives qui se développent dans l’opinion française. À ces données de fait s’ajoutent pour certaines nationalités les pressions venues du pays d’origine, le gouvernement algérien, par exemple, considérant ses émigrés «comme faisant partie intégrante de la nation algérienne».

De plus, éclatent au grand jour les vicissitudes des politiques et idéologies opposées, en même temps que les variations de l’action officielle. Dès son accession au pouvoir, le gouvernement socialiste, issu des élections de 1981, se montre bien plus large que les gouvernements des autres pays européens, supprime l’aide financière au retour accordée par ses prédécesseurs et met en place des procédures pour normaliser la situation d’étrangers dépourvus de papiers réguliers. Plus de 100 000 personnes ont été ainsi «régularisées» en une année, et un tel précédent pourrait inciter dans l’avenir des irréguliers refoulés ailleurs à tenter leur chance en France. Le gouvernement suivant, issu en 1986 d’élections de majorité contraire, renforce les contrôles, et pratique, quant à lui, une politique beaucoup plus ferme et restrictive.

Deux positions opposées ont en effet donné lieu à un grand nombre de libelles, de livres et déclarations de personnalités ou groupements politiques, ainsi qu’à diverses manifestations publiques. Pour les uns, porte-parole des tendances de «gauche», en termes simplifiés, s’il y a lieu de maîtriser les flux migratoires, il convient avant tout de favoriser l’insertion des étrangers en leur accordant les mêmes droits qu’aux nationaux, notamment lors des scrutins électoraux, de permettre aux communautés d’origines diverses de maintenir leur culture traditionnelle, en un mot de construire ainsi une France «multi-ethnique» et «pluriculturelle». À l’inverse, les éléments dits de «droite» préconisent une maîtrise beaucoup plus sévère des flux en revenant à des contingents limités et contrôlés, une lutte efficace contre les clandestins et les irréguliers, l’encouragement au retour par des moyens appropriés en accord avec les pays concernés, enfin une révision du Code de la nationalité. Celle-ci ne doit plus être automatique, en particulier pour les enfants nés en France de parents étrangers, mais résulter d’un choix clairement exprimé, entraînant les mêmes obligations qu’aux nationaux, notamment en matière de service militaire. Il s’agit en définitive du refus d’une société multiculturelle et de la sauvegarde de l’identité française.

6. Les problèmes en cause

La France n’est plus seule aujourd’hui en Europe – il faut insister sur ce point – à recevoir des migrants. Les pays industriels et l’Europe occidentale tout entière sont concernés. À des spécificités propres à chaque État, par suite de leur histoire, les problèmes posés sont partout de nature analogue. Les nier ne saurait contribuer à leur solution. Il importe davantage, sans souffler sur le feu, d’en saisir les composantes économiques et humaines, et de les comprendre, pour tenter de les surmonter. Toute immigration est un phénomène à double face: l’accommodation entre nationaux et nouveaux venus n’est pas unilatérale et suppose un effort réciproque pour se produire sans heurts.

Les migrants ne sont pas seulement immergés dans une société qu’ils ne connaissent pas, ils restent par leur passé, ou par leurs parents s’ils appartiennent à la «deuxième génération», attachés à une autre société et risquent d’être l’objet d’une sorte de marchandage qui se joue bien au-dessus des individus. Les pays d’arrivée tirent avantage de leur présence, mais les pays de départ tirent aussi de l’émigration un bénéfice qu’ils ne veulent pas laisser perdre. À l’intérêt, ou à l’égoïsme si l’on veut, des uns correspondent l’intérêt et l’égoïsme des autres.

Détachés de leur corps social, les migrants se sentent et se savent différents. Leur sensibilité toujours à vif accuse et creuse encore la différence qui les sépare des autres. Les migrations étant aujourd’hui organisées et dirigées, ils ont pris conscience de leurs droits. Des incidents, dont on pourrait s’étonner qu’ils ne soient pas plus nombreux, surgissent çà et là, souvent grossis et amplifiés à des fins partisanes. C’est un abus de langage, sinon une forme de perversion, de parler à chaque instant de «racisme» ou de «xénophobie», comme le font certains groupements; c’est provoquer des sentiments hostiles et il est à craindre que cela ne serve pas la cause des immigrés. Par sa manière d’être et de sentir la plus profonde, un étranger est différent. Cet «autre» frappe d’abord par son altérité, sinon son étrangeté, et il est naturel de manifester de la réserve à son endroit.

Ce qu’on appelle «xénophobie» ou «racisme» est une manifestation pathologique d’un sentiment normal. Il est naturel, il est normal, il faut le répéter, c’est un réflexe de santé, qu’un groupe ou qu’un peuple, comme un individu, ne se laisse pas pénétrer par l’extérieur sans contrôle. Il y va de son identité, de son sentiment d’appartenance à un destin et d’attachement à des valeurs intériorisées et communes à tous. Plus marquées sont les différences objectives, et plus accusées sont les réticences. Que ce soit un bien ou un mal est une fausse question. C’est un fait, et probablement la condition d’une entente harmonieuse, et le gage d’un enrichissement pour l’avenir.

Il n’y a pas ici à prôner quelque mesure déterminée, mais il n’est pas impossible d’énoncer quelques propositions d’ordre général. Pour éviter que des tensions se développent et dégénèrent, ne convient-il pas avant tout de lutter contre les concentrations trop fortes et la formation de véritables ghettos, dans lesquels les migrants perdent tout contact avec le milieu ambiant? Si l’école est bien le lieu même et le creuset de l’insertion dans la société d’accueil, ne faut-il pas donner aux enfants de migrants, la future deuxième génération, l’enseignement dans la langue nationale du pays d’accueil et non dans celle de leurs parents? À prétendre leur conserver les particularités de leurs parents ne risque-t-on pas d’en faire des marginaux écartelés entre deux cultures? Une mission fondamentale de l’école, la grande unificatrice, n’est-elle pas d’œuvrer afin d’éviter ce danger?

Une politique à l’égard de l’immigration et des migrants ne saurait être isolée et poursuivie pour elle-même. Elle ne peut être séparée d’une politique démographique, elle-même s’insérant dans une politique d’ensemble, économique et sociale. Œuvrer pour un redressement de la natalité dans les vieux pays industriels est sans doute un moyen d’atténuer le déséquilibre démographique avec le Tiers Monde. Une communauté rajeunie est plus ouverte et offre plus d’occasions de mobilité et d’ascension sociale à tous – aux migrants qui en sont avides comme aux autochtones – qu’une communauté vieillissante et dépressive. Sous ces réserves, les membres d’un groupe allogène sont sans doute susceptibles de s’adapter aux modes de vie du pays de leur choix, et, sans jouer sur les mots, d’adopter ses valeurs fondamentales. Au lieu de s’affronter, nationaux et migrants iraient ainsi à la rencontre les uns des autres pour le plus grand avantage de la paix sociale.

7. La pathologie des migrants: problèmes sanitaires

L’époque contemporaine connaît d’amples mouvements migratoires pour raisons économiques dans le sens sud-nord et sud-sud (travailleurs migrants) ou, pour raisons touristiques, dans le sens nord-sud, mais également des déplacements d’origine politique (réfugiés). Les personnes migrantes, qui sont affectées d’une pathologie propre, vont être ainsi en butte, du fait des changements qui les affectent, à des facteurs qui amplifient leur éventuelle fragilité.

La situation sanitaire des migrants

À la pathologie individuelle du travailleur migrant, schématiquement divisée en pathologie d’apport, d’acquisition et d’adaptation, il est devenu nécessaire d’ajouter maintenant la question de son entourage familial (femmes et enfants), qu’il faut de plus en plus prendre en compte.

En raison de l’évolution de la politique migratoire, la pathologie d’apport est devenue nettement moins importante que la pathologie d’adaptation.

La pathologie d’apport comporte des affections parasitaires et des maladies tropicales exotiques non parasitaires, frappant surtout les Africains de l’Ouest, les Antillais et les ressortissants de l’Asie du Sud-Est. Actuellement, compte tenu de l’arrêt officiel de l’immigration du travail en 1974, elle se retrouve surtout soit chez les femmes et les enfants entrés sur le territoire métropolitain, dans le cadre du regroupement familial, soit au retour des congés dans le pays d’origine. Elle affecte notamment un groupe à haut risque représenté par les clandestins qui échappent à la vigilance des circuits sanitaires.

On distinguera tout d’abord les parasitoses , qui comprennent les helminthiases, les protozooses, les mycoses.

Les vers intestinaux sont fréquents; ils sont aisément décelés par un examen parasitologique des selles. Le retentissement de ces parasitoses sur l’état de santé est faible, sauf dans le cas des enfants et chez certains primo-arrivants ayant quitté le pays où l’endémie est grande (Sud-Est asiatique et Afrique intertropicale).

Chez les Maghrébins, l’hydatidose (kyste hydatique) demeure l’helminthiase la plus représentée. Chez les Noirs africains, la bilharziose, urinaire et/ou intestinale, est fréquente.

Parmi les filarioses, l’onchocercose, la dracunculose, les wuchérerioses peuvent être décelées chez les ressortissants d’Afrique de l’Ouest.

Chez les ressortissants d’Asie du Sud-Est, les nématodoses intestinales sont fréquentes, de même que les distomatoses.

Pour ce qui concerne les protozooses, il faut constater que le paludisme affecte rarement les migrants primo-arrivants d’une zone d’endémie palustre, et ce en raison d’une immunité acquise. Cette dernière disparaît en deux à quatre ans de séjour en France et c’est lors du retour en zone d’endémie, à l’occasion de congés, que le migrant et sa famille présentent un risque vis-à-vis de cette affection.

La maladie du sommeil ne représente pas une pathologie d’apport fréquente.

L’amibiase maladie est rare. En revanche, les porteurs de kystes d’amibes sont nombreux. Chez les Maghrébins, on peut observer des leishmanioses (kala-azar, bouton d’Orient).

Aux Antilles françaises, le paludisme est inconnu, l’amibiase rare, et les leishmanioses se révèlent exceptionnelles. En revanche, en Guyane, on observe fréquemment du paludisme et des leishmanioses cutanées.

Les mycoses les plus fréquentes sont les dermatophyties; les enfants en sont souvent atteints.

Les maladies tropicales non parasitaires sont représentées par la lèpre, les tréponématoses et les hémoglobinopathies.

Pour la lèpre, le plus souvent, il s’agit de formes tuberculoïdes ou indéterminées, dont la contagiosité est pratiquement nulle.

Les tréponématoses, révélées par les sérologies positives, traduisent un pian ou une syphilis endémique davantage que la syphilis vénérienne. En l’occurrence, ni les traitements prolongés ni les exclusives autoritaires, qui sont de règle pour les maladies vénériennes, ne sont ici nécessaires.

En ce qui concerne les hémoglobinopathies, 18,5 p. 100 des travailleurs migrants de l’Ouest africain sont atteints de drépanocytose (hétérozygote ou homozygote). Les thalassémies sont fréquentes chez les Maghrébins.

La pathologie d’acquisition est dominée par la tuberculose, qui atteint surtout les Maghrébins, les Africains de l’Ouest et les réfugiés du Sud-Est asiatique.

La tuberculose pulmonaire demeure la plus fréquente et la plus grave socialement par la dissémination qu’elle réalise dans les communautés. Elle survient souvent entre le sixième et le vingtième mois de séjour en France.

En dehors de la tuberculose, les infections pulmonaires aiguës non tuberculeuses sont deux fois plus fréquentes chez les immigrés que chez les Français. Des affections sexuellement transmissibles apparaissent également assez souvent. La contamination est favorisée par une prostitution incontrôlée qui se développe en raison des difficultés économiques et du chômage. Dans quelques groupes vivant dans une promiscuité déplorable des cas de syndrome d’immunodéficience acquise (sida) ont été recensés.

Le vieillissement des travailleurs migrants, leurs conditions de logement, de travail, d’alimentation ont favorisé le développement de pathologies cosmopolites à l’interface de la pathologie d’acquisition et d’adaptation.

La pathologie digestive est dominée par les ulcères duodénaux, les colopathies diverses avec troubles du transit intestinal liés ou non à une alimentation mal adaptée.

Les maladies cardio-vasculaires, notamment l’hypertension artérielle, sont décelées parmi de jeunes travailleurs affectés à des tâches pénibles, dans des conditions d’environnement difficiles (bruit, cadences).

Les migrants n’échappent pas non plus à la pathologie de surcharge (obésité, diabète) à mesure de leur sédentarisation.

La pathologie d’adaptation est en fait dominée par les troubles psychiques. Dans un premier groupe, on rangera ceux des immigrants dont la condition psychique était anormale avant la transplantation:

– lorsque ce sont les chocs psycho-affectifs qui ont incité certains sujets à quitter l’étroit cadre tribal en quête d’un environnement moins coercitif;

– lorsque des traumatismes psychiques sont liés aux coutumes locales mal supportées: ils sont parfois à l’origine d’impuissance sexuelle à composantes psychiques, qui provoque la fuite hors du village.

Dans un second groupe, on trouve les immigrants normaux au départ mais rapidement décompensés et inadaptables. On conçoit l’importance du choc psychologique créé chez eux:

– par l’abord des centres urbains, avec l’univers souvent concentrationnaire des foyers, hôtels ou bidonvilles des zones péri-urbaines;

– par la mutation professionnelle du paysan ou de l’artisan qui passe à des techniques industrielles à la chaîne, aux cadences nouvelles, cadrées dans un horaire précis;

– par la quête d’un emploi, l’insécurité du travail, le chômage;

– par l’incompréhension souvent totale de la langue;

– par la transplantation climatique.

C’est à la pathologie d’adaptation que se rattachent les accidents du travail. Leur fréquence est nettement plus élevée que chez les Français et leur taux de gravité est plus lourd.

Les immigrants sont également souvent victimes de maladies professionnelles, notamment dans le secteur du bâtiment. Parmi les nuisances dans le travail, il faut citer les vapeurs de solvants et autres produits industriels mal tolérés, ainsi que le bruit.

Les facteurs de risque chez les migrants

L’importance des facteurs de risque liés au déracinement varie avec l’origine de la migration. Les migrants issus d’Europe méridionale rencontrent en France une société proche. La coupure est plus profonde pour la migration maghrébine ou subsaharienne en raison de certaines particularités: migration initiale d’hommes seuls, culture islamique, retour possible mais à échéance lointaine. Pour les migrants du Sud-Est asiatique, l’exode ne constitue pas un choix mais une contrainte.

Les mauvaises conditions d’accueil et de vie dans le pays hôte limitent l’épanouissement du migrant et facilitent la survenue des maladies: il s’agit là d’un facteur que l’on peut normalement contrôler car la migration, en soi, n’est pas une pathologie.

Le logement précaire constitue le facteur de risque le plus banalisé. En effet, le surpeuplement affecte une grande partie des familles nord-africaines, des Portugais. Seulement un tiers d’entre eux dispose d’une installation sanitaire et de chauffage.

Pathologie de la famille et de la deuxième génération

Les femmes et les enfants de migrants représentent aujourd’hui deux groupes à risque qui doivent faire l’objet d’une attention particulière.

Chez les femmes migrantes , hormis les problèmes liés à la pathologie d’importation, d’acquisition et d’adaptation, on relève ceux qui sont liés à la surveillance de la grossesse. En effet, les grossesses de femmes étrangères sont moins bien surveillées que celles des Françaises, et certaines enquêtes ont montré que 10 p. 100 des immigrées ne consultent qu’après le troisième mois et que 20 p. 100 de l’ensemble des immigrées (et jusqu’à 25 p. 100 des Maghrébines) ont moins de quatre visites prénatales. Ce défaut de surveillance est, en partie au moins, à l’origine d’une pathologie néonatale anormalement élevée.

Les enfants de migrants ont une santé moins bonne que les enfants dont les parents sont autochtones, et sont assez souvent hospitalisés. La pathologie infectieuse – notamment les infections pulmonaires rachitisme et anémie, et les gastro-entérites – constitue le principal motif d’hospitalisation, avec les intoxications et les accidents (premières causes de morbidité de l’enfant à cinq ans, français ou étranger); mais ces accidents sont deux à trois fois plus fréquents chez les enfants de parents étrangers.

La scolarisation de ces enfants est une question particulièrement délicate. Se posant dès l’entrée en maternelle, elle préfigure les difficultés d’insertion de la deuxième génération. Le facteur linguistique a souvent été mis en avant abusivement; il apparaît que les causes majeures de l’échec scolaire sont en fait de nature plus sociale que culturelle (conditions de logement, qualification professionnelle du père, etc.).

C’est à partir de l’adolescence que le phénomène d’acculturation va jouer un rôle important. L’absence de référence à des modèles d’identification, l’ambiguïté d’une alternative intégration-retour, une dévalorisation de l’image parentale: autant d’éléments pouvant conduire à une destructuration de la personnalité.

Les mesures nécessaires

Contrôle sanitaire

Les conditions sanitaires auxquelles les immigrants doivent satisfaire et les modalités du contrôle médical dépendent de l’Office national d’immigration (O.N.I.), créé en 1945. Depuis 1974, l’O.N.I. développe son action dans les pays d’origine de la main-d’œuvre et travaille en France en liaison avec les Directions départementales de l’Action sanitaire et sociale (D.A.S.S.). Ce contrôle comporte obligatoirement un examen clinique général, un examen radiologique pulmonaire, un dépistage sérologique de la syphilis. Les motifs médicaux d’inaptitude sont: les affections évolutives et les infirmités susceptibles de mettre l’étranger dans l’impossibilité de subvenir à ses besoins; les affections de longue durée, contagieuses ou pouvant le devenir; les tares graves transmissibles à la descendance.

Action sociale

L’établissement de données statistiques précises et actualisées est indispensable. L’amélioration des structures d’accueil doit se faire en évitant les mesures qui engendrent la crainte et le refuge dans la clandestinité. Le logement des travailleurs célibataires implique des créations variées, correspondant aux ressources et aux désirs des intéressés, aux conditions de l’emploi, au degré d’adaptation du pays d’accueil, à la durée du séjour. Le cas des familles appelle également une action spécifique. Il ne faut pas oublier non plus que l’alphabétisation du migrant est celle d’un adulte.

Assistance sanitaire

Les travailleurs migrants constituent des groupes à haut risque tuberculeux sur lesquels la lutte antituberculeuse doit se concentrer: un dépistage avant le départ dans le pays d’origine, ou pratiqué systématiquement à l’arrivée en France est indispensable; il faut prévoir des examens à cadences rapprochées (tous les six mois pendant les dix-huit premiers mois), sur les lieux de travail (dans le cadre de la médecine du travail) et là où vivent les migrants (dispensaires, ou visite médicale dans les foyers). La vaccination par le B.C.G. doit être pratiquée chez les enfants (nourrissons et enfants de moins de six ans).

L’hygiène mentale est un domaine très sensible. Pour les enfants d’âge scolaire, la création de centres d’orientation scolaire permettrait de déterminer la cause des insuffisances de rendement et des retards. Pour les adultes, des consultations spécialisées pourraient assurer dépistage, traitement et prévention.

En matière de protection maternelle et infantile (P.M.I.), trois aspects sont essentiels: surveillance médicale des mères et des nourrissons; action préventive par les vaccinations; éducation sanitaire. Cette triple action est d’autant plus nécessaire que l’immigration familiale s’est développée depuis 1975, en France notamment.

La pathologie exotique doit à la fois être connue et démystifiée, en soulignant d’une part que les maladies parasitaires, affections directement transmissibles à partir du milieu, ne comportent pas de danger pour la collectivité d’accueil, d’autre part que les maladies parasitaires ne résument pas la pathologie exotique. Il faut bien voir que certaines affections, telle la lèpre, ont créé, par manque d’information, une frayeur exploitée parfois par une presse tendancieuse.

Action éducative

L’action éducative revêt une importance primordiale chez les migrants. Seuls les médecins et le personnel médico-social jouent plus ou moins ce rôle; mais les contacts sont institutionnels. Il est nécessaire de prévoir une action éducative plus étendue à l’échelon familial (P.M.I.) ou dans les foyers, grâce aux moyens audiovisuels, en s’assurant le concours d’aides médicaux recrutés parmi les migrants eux-mêmes et de personnel autochtone bilingue. Tous ces efforts sanitaires doivent être planifiés et c’est pourquoi une coordination est indispensable entre les différentes structures publiques ou privées qui se préoccupent du sort des travailleurs migrants.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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